Cette expérience de déconnexion consciente est née de lectures frappantes. Après les 4 mois de télétravail hyperconnecté, des années de surmenage régulier et maintes tentatives de contrôler le flux de sollicitations qui m’arrive de toute part, je suis tombée, en rangeant des vieux papiers, sur un texte que j’ai écrit quand je devais avoir onze ans. J’y décris des activités d’enfant, puis ajoute : « mais tout ça ne vaut pas les moments que je passe au coin de ma chambre devant un bon bouquin. Ces moments-là je ne peux pas vous les décrire. »

Aujourd’hui, je ne lis plus beaucoup. Je cours après le temps et comble les moments morts par des séries, films et échanges depuis mon smartphone. Je trouve ça triste. Depuis 2 ans, j’essaye d’inverser la tendance à coups d’expérimentations. La lecture simultanée d’un article de journal et d’un ouvrage sur le minimalisme digital va me faire aller plus loin encore. Ce dernier propose de se passer des « technologies optionnelles » pendant un mois pour réellement sentir la différence, évaluer l’impact que ces dernières ont sur nos vies et décider quelle place leur accorder à la lumière du sevrage. A la lecture de cette proposition, je me décide à le faire sans plus attendre. Voici le journal de bord de cette expérience.

Jour 0 : préparation et top départ

post FB déconnexion

Aujourd’hui, je préviens mon entourage de mon expérience : je passerai un mois hors des réseaux sociaux, sans mon smartphone et sans streaming. Afin de réellement utiliser ce temps à profit, je décide de ne pas regarder de films non plus, à moins d’aller au cinéma. Ma seule exposition aux écrans sera mon ordinateur portable pour aller voir mes mails et travailler sur mes quelques projets, et parfois la télévision allumée par une tierce personne lorsque je rendrai visite à ma famille.

En réponse, je ne reçois que des encouragements et des adresses postales. Pour unique moyen portatif de communication, je dégaine d’une vieille boite mon vieux Nokia 3510i, une révolution à l’époque car son écran est en couleur ! C’est dingue, la quantité de numéros qu’on a dans son répertoire et qu’on n’utilise jamais. En 10 minutes, j’ai retapé les essentiels dans mon gsm ancêtre. Je dois chercher un peu, mais très vite, mes doigts se souviennent et j’enchaine les combinaisons sur le clavier avec une habitude qui s’était endormie pendant 15 ans.

Jour 1 : les débuts

Première constatation : regarder mon vieux Nokia « pour voir si j’ai des notifications », ça n’a pas le même panache que sur un smartphone. A moins qu’il ne sonne, regarder mon téléphone ne sert strictement à rien.

Jour 2 : le manque

Ces derniers jours, le manque s’est fait sentir. Ça n’est pas pour rien qu’on parle d’addiction aux écrans. Je me sens isolée, seule, à ne pas bien savoir quoi faire. Heureusement, mon agenda est rempli pour les 10 prochains jours, c’était la période idéale pour commencer.

Jour 3 : une inspiration

J’ai discuté avec une personne qui utilise un vieux téléphone quotidiennement : Mélody. Elle m’explique qu’elle a un smartphone mais qu’il reste chez elle et qu’elle l’utilise « comme une tablette ». C’est son moyen à elle de limiter son exposition aux écrans, et je dois dire que sa méthode me plait !

Jour 7 : premières impressions

Première semaine totalement déconnectée. Les premières impressions sont évidentes : c’est dingue comme les gens consultent leur téléphone souvent (même entre deux cérémonies de funérailles…). Dingue, le besoin de tout savoir tout de suite ; la moindre question appelle une levée de smartphones. Avec le recul, je me demande sérieusement si c’est justifié. Cela me rappelle un article fascinant sur la tyrannie de la commodité, qui disait : « quand nous laissons la commodité décider de tout, nous nous abandonnons trop ».

Jour 13 : voyager sans smartphone

La semaine prochaine, je vais trois jours à Paris. Aujourd’hui, voyager sans smartphone est devenu anachronique, surtout en période de Covid. Je dois « anormalement » préparer mon voyage : imprimer toutes mes réservations (obligatoires et faites en ligne depuis mon ordinateur), emprunter un plan de Paris et de certains musées à mes parents, et vérifier les itinéraires jusqu’à mon logement. Mon smartphone aurait été bien utile pour conserver ces billets et informations, c’est indéniable. Et si quelque chose ne se passe pas comme prévu ? Je stresse… Devrais-je prendre mon smartphone avec moi juste au cas où ?

Jour 16 : l’accès à l’information

La semaine a été ponctuée de balade à vélos et de verres entre amis. Et aujourd’hui, nous partons en vadrouille en Flandre avec mon amie Sophie. Elle jouera le jeu la plupart du temps et ne dégainera pas son smartphone à la moindre occasion. L’idée est plutôt de voir comment on se débrouille sans, et en dernier ressort libre à elle de recourir à ce qu’elle baptisera pour l’occasion, sa « machine infernale ». Assez vite, on se rend compte que beaucoup de choses maintenant sont faites en fonction des smartphones. C’est-à-dire que l’accès à l’information est dans les mains du consommateur. Comment « savoir » autrement, aujourd’hui ? Ça sera une de mes préoccupations de ce mois déconnecté. Cela passera souvent par demander aux gens, avec le sourire (et in het nederlands ce jour-là).

Jour 18 : une carte de ville

Départ pour Paris ! Tout est prêt, mes appréhensions ont disparu et mon smartphone est resté en Belgique. J’ai même trouvé le moyen de joindre un ami qui vit à Paris autrement que par les réseaux sociaux. Je me balade dans la ville grâce au guide cartographié qui ne me quittera pas de tout le séjour. Je constate avec amusement que les endroits recommandés, tels que les restaurants, sont toujours là (et que même les prix n’ont pas fort changé !). Ça me donne envie de visiter un autre endroit avec une carte encore plus vieille, juste pour voir !

Jour 19 : la sélection d’informations

Paris jour 2 : comme je n’ai pas accès à toute l’information du monde au bout de mes doigts, je mémorise les informations les plus importantes ou les plus percutantes. J’ai accepté que j’oublierais certaines choses, et je pense que cela fait partie d’une sélection naturelle de l’information : avoir accès à moins mais… en mieux ? À quelques occasions, je fais face à une situation où le smartphone est ridiculement nécessaire. C’est dû aux circonstances Covid. Par exemple, impossible d’avoir le plan papier d’un musée. J’ai tellement bien fait d’emporter celui qui était chez mes parents ! Sauvée. Pour les autres fois, je me suis rodée à demander aux gens (qui ne sont plus vraiment habitués).

Jour 20 : les photos

Mon séjour à Paris prend fin. Ma plus grande prise de conscience a été lors des visites de musées : ça fait clic de partout, tout le temps. Fidèle à mes intentions minimalistes, j’avais emporté avec moi un appareil photo argentique. J’ai fait 32 photos de mon séjour. Moi qui avant instagrammais comme tout le monde, je n’ai pas ressenti le besoin de prendre des œuvres ou mon assiette en photo. Les œuvres qui m’ont particulièrement plu, je les ai observées longtemps pour pouvoir m’en souvenir. J’ai pris des photos de moments plus que de choses, et j’ai profité de ces moments pleinement et avec un esprit libéré. En fait, mon attention est décuplée : je me suis questionné beaucoup plus sur ce que j’ai vu et visité, comme si je faisais tout avec plus d’intention. Et mes questions n’auront de réponse que ce soir à la lecture d’un livre ou les prochains jours en en débattant avec mon entourage.

Jour 21 : la quarantaine

Les prochains jours vont accroître le défi. Paris étant passé en zone orange, je suis priée de rester chez moi en quarantaine en attendant de faire deux tests Covid (et qu’ils soient tous les deux négatifs). Je remercie mon frère de m’avoir déposé quelques jours plus tôt un puzzle de 1000 pièces, je sens qu’il va servir. C’est mort pour le cinéma.

Jour 24 : mes occupations

Je n’ai jamais eu autant l’impression d’être en vacances ! Je lis des livres (déjà 3 livres lus depuis le début de l’expérience) et c’est un plaisir de redécouvrir la lecture ! Parfois, je me surprends à m’émouvoir de ces écrits sur papier. J’ai aussi emprunté des bds à la bibliothèque, je travaille sur des idées, des projets, j’avance doucement (et péniblement) sur le puzzle, je rêvasse, j’écris les lettres promises (près de 10 !), je fais un peu de couture… et occasionnellement je téléphone, bien sûr ! Hormis pour quelques recherches et besoins ponctuels, l’ordinateur ne m’est pas d’une grande utilité pour le moment. Une fois tous les 2, 3 jours, je vais voir mes mails car c’est par ce biais que je garde contact avec certain.e.s de mes ami.e.s. Je perçois avec amusement une différence de formalité dans leurs emails.

Jour 27 : la musique

Je redécouvre la musique qui dormait sur mon ordinateur depuis des années. Le thème du jour : les bandes originales de films ! En parlant de film, je suis à deux doigts d’en mettre un qu’on m’a chaudement recommandé, trop fatiguée pour lire. Après une brève hésitation, je remets la séance à dans quelques jours. Un mois sans voir de vidéos, ça se tente mais il faut tenir !

Jour 29 : les balades

Je peux sortir, à moi les balades à nouveau ! L’expérience se termine dans quelques jours et je m’étonne de l’avoir si bien vécue (je parle bien de la déconnexion car rester cloitrée chez soi 8 jours c’est pas toujours génial). Nous partons faire deux jours de vélo en famille. Mon père est scotché à une application GPS alors que nous sommes sur un RaveL balisé et que nous y croisons des gens régulièrement (dont un monsieur haut en couleur qui nous expliquera les 10 prochains kilomètres moitié en wallon, moitié en français. Un échange extrêmement sympathique). Mon frère quant à lui a décidé de laisser son smartphone chez mes parents tout le weekend, que ça lui ferait pas de mal. Je fais des émules ! Et tout d’un coup c’est nous – les enfants – qui scrutons l’horizon pendant que nos parents vérifient leur notifications. L’adoption totale du smartphone est clairement transgénérationnel.

Jour 31 : le minidisc

Il fait caniculaire, j’attends le soir avant de rentrer chez moi. Chez mes parents, il ne fait frais que dans la salle de bain et tenable dans le salon. Nous y restons toute la journée, parfois couché.e.s sur le carrelage. Ma mère finit par mettre la télé. Je regarde un peu mais m’en désintéresse vite : finir mon livre serait bien plus intéressant ! Seul problème : comment m’isoler dans ces conditions ? La première solution sera de ressortir mon vieux minidisc et de lire mon livre dos à la télé en écoutant la playlist de quand j’avais 16 ans. Encore une redécouverte inattendue ! Je termine finalement mon livre couchée sur des coussins… dans la baignoire :o)

Jour 32 : et maintenant ?

Je me rends compte que le temps après lequel je courrais désespérément, je l’ai retrouvé en rangeant mon smartphone. J’ai réalisé que ce dont je peux tout à fait me passer et qui libère ma charge mentale, c’est l’accès à Internet en dehors de chez moi. C’est donc ça que je vais éliminer en premier en testant la méthode de Mélody. Que gagne-t-on en restreignant notre accès aux objets connectés ?

  • De la tranquillité de vie et d’esprit.
  • De la qualité : de vie, des relations, des expériences, de tout.
  • Un retour à l’essentiel.
  • De l’attention !
  • Des sous (facture moindre, recharges moins fréquentes)

Le but du sevrage était de replacer le smartphone à sa juste place, et celle-ci est différente pour chacun. Mais répondre à cette question est primordial. Quelle place veux-je donner à Facebook dans ma vie ? À Instagram ? À mon smartphone comme stock d’informations ? Quelles informations ? Quelle liberté puis-je me donner, à moi et rien qu’à moi ?

Jour 35 : …

Toujours pas reconnectée. Peut-être demain ? Peut-être la semaine prochaine ? Qui sait… je ne suis, en tout cas, pas pressée du tout !

La déconnexion consciente en chiffres (Jour 0 – Jour 31):

  • Nombre d’heures passées en conversations téléphoniques : 5h
  • Nombre de sms échangés : environ 150 (et à peu près autant reçus). Si l’on considère qu’un sms envoyé ou reçu prend en moyenne 1 minute, mon exposition au téléphone avoisine les 10h en 1 mois, contre 1h30 à 2h par jour avant.
  • Nombre de lettres envoyées et reçues : 10
  • Nombre de pages de livres lues : 1427 (hors bds)
  • Nombre d’endroits nouveaux découverts : 15
  • Nombre de km parcourus à vélo : 186
  • Nombre de personnes que j’ai abordées pour informations : une bonne trentaine
  • Nombre de pièces de puzzle assemblées : environ 510 (toujours pas fini)
  • Nombre de chaussettes raccommodées : 5 (record absolu)
  • Nombre de pages de mots-fléchés effectués : 25

Vous trouverez également cette chronique (en version légèrement allégée) sur le site de Wedemain sous le titre “j’ai passé un mois sans smartphone ni réseaux sociaux… et j’ai survécu !”. Un énorme merci à eux de m’avoir publié !

Cette expérience s’insère pleinement dans le projet que je partage avec Happy Slow People sur notre relation aux écrans et autres objets connectés. Vous l’aurez deviné, l’écologie de l’attention est notre fer de lance ! Pour en savoir plus, c’est par ici.